*Engagements*

La victime ne sera jamais bourreau

Je suis dans ma chambre avec mon grand frère. On joue au Monopoly. J’ai 8 ans, guère plus. Mon frère en a 15. On rit, on se chamaille, on s’amuse, un peu bruyamment, comme des enfants.

C’est un dimanche. Papa est dans le salon devant la télé et maman fait la sieste dans la chambre accolée à la mienne.
La porte de ma chambre est ouverte.

Nous voyons maman se lever, passer devant la porte de ma chambre et nous lancer un regard noir. « Vous allez voir demain ». Les mots nous giflent.
Demain. Lundi. Quand mon père sera au travail et que nous serons seuls avec elle une petite partie de la journée. Pas assez petite malheureusement.

Notre jeu est terminé. L’air est glacé. Nos bouches sèches. Comme souvent, nous avons peur.

Nous savons de quoi elle est capable. Mon grand frère surtout.
Les réflexes de recul où on se ramasse sur nous même en nous protégeant le visage sont devenus habituels. Les hurlements qui nous raisonnent dans les oreilles, la peur quand le ton monte et devient cassant, la haine dans des yeux qui ne devraient être qu’amour.

Mes copines avaient peur à l’époque. Elles refusaient de venir jouer à la maison. L’apocalypse ayant été causé une fois par l’une d’elles qui avait bu un verre du jus d’orange préféré de ma mère (non non je n’invente pas promis). Elle s’en rappelle encore d’ailleurs. C’est la 1ère chose dont elle m’a parlé quand on a repris contact via les réseaux sociaux. Elle en plaisantait. Moi aussi, en apparence.

Des flash encore aujourd’hui.
Mon frère à 4 pattes sous une table, fuyant les coups porté à l’aide de ma corde à sauter.
Le mot « salope » tracé de son doigt dans la poussière de ma chaîne hifi de petite fille, parce que le ménage était mal fait.
Les « attend lundi » chargé de haine qui annonçaient la trempe à venir dès que mon père aurait le dos tourné.
Ses hurlements qui ont raisonnés durant des années entières encore et encore dans ma tête.
Ses regards chargés de haine lorsqu’on parlait un peu trop, riions trop fort ou juste parce qu’elle était de mauvaise humeur.
Une seule obsessions : la fuir.

Je ne dirai jamais : je t’aime maman. Je crois même ne l’avoir jamais dit.
Je ne dirai jamais : je suis contente de voir ma maman.
Je ne serai jamais fière de ma mère. Mon cœur se serrera toujours quand je verrai de jolies effusions mère-fille. J’aurai toujours ce goût amer dans la bouche quand je penserai à mes souvenirs d’enfance.

Personne n’a vu ou entendu. En tout cas personne n’a parlé. Je me demande souvent quelle personne je serai si je n’avais pas vécu tout ceci.
Maman je te pardonne. Une seule fois tu as reconnu le mal que tu nous as fait, mais uniquement parce que tu te posais en victime. Ce n’était pas ta faute disais tu. Tu n’as pas eu la vie dont tu rêvais. Tu n’étais pas heureuse. Tu étais malade. Nous devions comprendre.
J’ai au moins hérité une chose de toi. Je suis malade aussi. Mal construite, déconstruite, démolie avant même d’être consolidée.
J’espère ne pas avoir hérité d’autre chose. Le reste n’est qu’amour chez moi. Je me refuse à voir le mal chez les autres. À les condamner bêtement et méchamment.
Je vois un peu plus loin. J’essaye de comprendre, de connaître, de ressentir.
Quoi qu’il arrive je veux aimer. Et ne jamais détruire.
Je ne deviendrai jamais le bourreau.

Ne fermez pas les yeux..
Ne fermez pas les yeux..
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32 réflexions au sujet de « La victime ne sera jamais bourreau »

  1. Joli texte et belle conclusion. La douleur, la haine, ça se transmet, de bourreau à victime, et je pense que c’est important d’avoir conscience de ça, et de se battre contre ça, de le dire à haute voix « non, je ne serai pas ce qui m’a tant brisée ».
    Bises 🙂

  2. putain! une pensée émue pour cette petite fille qui est devenue la femme que tu es. J’ai cru un instant que tu parlais de mon père. je n’ai jamais dit je t’aime à mes parents… ils me l’ont dit une ou deux fois, adulte genre « mais c’est évident voilà! »… ouais ben non.
    comment tu te sens après avoir lâché ça?

    1. Bizarre. Pas totalement bien non plus. Comme après une séance chez le Psy : comme si j’étais passee sous une voiture.
      Mais je sais que demain je serai un peu plus apaisée. J’ai l’impression de lui avoir parlé directement et ça fait du bien.
      Elle sait le mal qu’elle a fait mais ne le reconnait pas vraiment. Elle ne se rend pas compte des dégâts.

  3. Ouch 😦
    Ca a dû être très long et très dur… Sans parler de la douleur de la douleur éternelle de ne pas avoir une « vraie » mère. Je suis désolée pour toi :-/
    Mais ton exemple est aussi très rassurant ; bonne continuation avec ta famille et tout ton amour !

  4. Si tu lis mon billet de ce matin, tu verras ou m’a conduit ce genre de violence quand j’étais enfant. La violence nous detruit a tout jamais…
    Des bisous

  5. Article très émouvant et touchant…je voulais juste vous dire que vous étes génial avec monsieur bébé et de ne jamais douter sur ça..Une maman qui assure :-).
    Sinon tout se passe bien pour moi dans ma nouvelle crèche voila!
    Bise et à bientôt

    1. Merci beaucoup Laura ! C’est aussi pour tout ça que ma mère n’avait plus le droit de venir à la creche…
      Je pensais à vous justement je suis contente d’avoir de vos nouvelles et de savoir que ça se passe bien dans votre nouvelle creche. Les enfants ont beaucoup de chance de vous avoir.
      Emmanuelle est très bien mais vous nous manquez beaucoup. Ça n’a rien à voir avec vous. Je papote moins du coup 😉
      N’hésitez pas à m’envoyer de vos nouvelles plus longuement par mail si vous le souhaitez : mamengagee@gmail.com
      Bises

  6. Laisser un comm’ là dessus, évidemment… Pour dire quoi? je ne sais pas j’avoue… je suis juste sciée et en même temps pas, je comprends pas, je comprends pas que les proches ne voient pas et ne fassent rien quand ils savent… je comprends ta rancoeur, ta boule au ventre quand tu parles de ton enfance… Je pense que oui tu es devenue quelqu’un de bien et que tu seras pas un bourreau, en tout cas je te le souhaite sinon ça voudra dire que ta vie t’a rendue aigrie et malheureuse et que tu ne voies pas d’autre solution que de le faire payer aux autres et il faut tomber bien bas pour en arriver là… Je ne pense pas que tu sois comme ça…
    je te fais plein de gros bisous et je te souhaite plein de bonheur pour la suite…

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